Le Chemin de Croix
Quatorze méditations sur la Passion, écrites et prêchées par le Père Fulton J. Sheen le dimanche des Rameaux, 20 mars 1932. Ses paroles sont données ici en traduction intégrale et fidèle.
Dédié à la Vierge Marie bien-aimée, Mère de Jésus, Porte sainte par laquelle Dieu est venu aux hommes. En supplication et en prière, pour que les âmes aimantes qui cherchent l'Amour te trouvent : la Porte par laquelle les hommes repassent vers Dieu.

Introduction de l'auteur
L'auteur de ces méditations sur le Chemin de Croix poursuit un double but en les offrant. Le premier est qu'elles allument dans les âmes un amour brûlant pour le Sauveur crucifié, qui par sa Passion et sa Mort nous a révélé que c'est par la Croix seule que nous sommes introduits dans la gloire et la vie éternelle. Le second est que ceux qui méditeront le grand amour de Notre-Seigneur pour les pécheurs aient la bonté de dire une prière pour l'auteur, afin que l'accroissement des années apporte l'accroissement de l'intimité avec l'Amour qui est Dieu. - Père Fulton J. Sheen
Prière avant le Chemin de Croix
Le rideau va se lever sur le drame terrible et impérissable de Votre Amour rédempteur. Et en entendant Vos paroles, « Prends ta croix chaque jour et suis-moi », je m'arrête, saisi de crainte : son poids ne sera-t-il pas trop lourd, sa honte trop amère ? Si je pouvais seulement voir que Votre commandement de Vous suivre au Calvaire n'est pas la loi de fer d'un destin cruel, mais une condition du bonheur éternel, peut-être ferais-je mieux le chemin ; mais je crains, cher Jésus, qu'en Vous ayant, je ne puisse rien avoir d'autre. Dissipez cette crainte en me faisant voir la mort comme la condition de la vie ; car par Votre apôtre Paul, Vous nous avez dit que c'est la joie au bout du chemin qui nous fait endurer la Croix, et Vous-même, dans Votre amoureuse bonté, avez appelé tous ceux qui peinent et ploient sous le fardeau à venir à Vous, où ils trouveront le repos de leurs âmes. Alors je prendrai la Croix, Jésus ! Pourquoi faut-il que nous Vous aimions tant !
I Jésus est condamné à mort

Nous vous adorons, ô Christ, et nous vous bénissons, parce que vous avez racheté le monde par votre sainte Croix.
Pilate, le politique opportuniste, s'avança sous son portique ensoleillé. À sa droite se tenait le Christ, le Juste, venu donner sa vie pour la rédemption de la multitude ; à sa gauche se tenait Barabbas, le malfaiteur, qui avait soulevé une révolte et pris une vie. Pilate demanda à la foule de choisir entre les deux : « Lequel voulez-vous que je vous relâche : le Christ, ou Barabbas ? »
Qu'aurais-je répondu à cette question, si je m'étais trouvé dans la cour ce matin du Vendredi saint ? Je ne peux pas m'en tirer en disant qu'elle appartient au passé, car elle est aussi actuelle aujourd'hui qu'alors. Ma conscience est le tribunal de Pilate. Chaque jour, chaque heure, chaque minute du jour, le Christ comparaît devant ce tribunal comme la vertu, l'honnêteté et la pureté. Barabbas y comparaît comme le vice, la malhonnêteté et l'impureté. Chaque fois que je choisis de dire la parole sans charité, de commettre l'acte malhonnête ou de consentir à la pensée mauvaise, je dis en toutes lettres : « Relâchez-moi Barabbas », et choisir Barabbas, c'est crucifier le Christ.
Priez pour nous, sainte Mère de Dieu, afin que nous soyons rendus dignes des promesses du Christ.
Ô Jésus, bien des fois dans ma vie j'ai préféré Barabbas à Vous. Il n'y a pas d'autre moyen de défaire ce choix que de venir jusqu'à Vos pieds implorer Votre pardon. Mais cela est si humiliant, car Vous portez le vêtement d'un fou, et Vous tenez à la main le sceptre de roseau d'un roi de dérision. Qu'il est difficile de faire pénitence et d'avouer que je suis coupable ! Qu'il est difficile de se laisser voir avec Vous, qui portez Votre couronne d'épines. C'est difficile ! Mais faites-moi voir, Jésus, qu'il est plus difficile encore de porter la couronne d'épines !
II Jésus est chargé de sa croix

Nous vous adorons, ô Christ, et nous vous bénissons, parce que vous avez racheté le monde par votre sainte Croix.
Notre-Seigneur n'était en visite sur notre terre que depuis quarante jours quand Siméon, d'une vision prophétique, déclara qu'il serait un signe de contradiction. Ce jour était venu, car « il est venu chez les siens, et les siens ne l'ont pas reçu ». En symbole de la contradiction du monde à son message de vie, on lui donna une Croix, où un bois s'oppose et contredit l'autre.
Mais par un acte divin, il fit du signe de contradiction le signe de la Rédemption. Le cercle est le symbole de l'égoïsme, car il est toujours circonscrit par le moi, incapable de briser ses limites ; mais la croix est le symbole de la rédemption, car ses bras s'étendent, jusqu'à l'infini, pour embrasser toute l'humanité.
Priez pour nous, sainte Mère de Dieu, afin que nous soyons rendus dignes des promesses du Christ.
Je sais, cher Seigneur, comment se font les croix. Votre volonté est le bois vertical ; la mienne est le bois horizontal. Quand je dresse ma volonté contre la Vôtre, je fais une croix. Jusqu'à cette heure, cher Jésus, je n'ai rien fait d'autre que fabriquer des croix, en désobéissant à Votre sainte loi et en affirmant mon désir égoïste. Accordez-moi de ne plus Vous faire de croix, mais de poser désormais le bois de ma volonté le long du bois de la Vôtre, pour en faire un joug qui soit toujours doux et un fardeau qui soit toujours léger.
III Jésus tombe pour la première fois

Nous vous adorons, ô Christ, et nous vous bénissons, parce que vous avez racheté le monde par votre sainte Croix.
Trois fois Notre-Sauveur fut tenté sur la montagne, et trois fois il tomba sur le chemin de la montagne du Calvaire. Ainsi expia-t-il nos trois chutes devant les tentations de la chair, du monde et du démon.
Après quarante jours de jeûne au désert, Notre-Seigneur eut faim. Satan le tenta d'abord du côté de la chair, en lui demandant de faire la chose naturelle quand on a faim : user de sa puissance et commander que les pierres deviennent du pain. Mais le Maître répliqua que le pain qui rassasie les désirs de notre cœur ne vient pas de la chair, mais de l'Esprit de Dieu.
Bien des fois, moi aussi, j'ai été tenté de céder aux exigences de ma nature inférieure quand c'est l'esprit qu'il fallait servir. Mais, à la différence de mon Maître, je suis tombé en consentant aux sollicitations de la chair au lieu des appels de la grâce, et en faisant ce qui est naturel quand j'aurais dû faire ce qui est surnaturel. Et hélas ! j'ai toujours vérifié que céder aux impulsions basses affame là même où cela promet de rassasier, et que du pain des désirs inférieurs nul homme ne peut vivre.
Priez pour nous, sainte Mère de Dieu, afin que nous soyons rendus dignes des promesses du Christ.
Quand mon corps chancelle sous la puissance de Satan et que ma chair est battue par le tentateur, scellez mes sens et gardez-moi le souvenir que mon corps est le temple de l'Esprit Saint, et que seuls les cœurs purs Vous verront, ô Dieu ! Accordez-moi désormais, par les mérites de cette chute sous la Croix, d'être sauvé des chutes de la chair, non par un pain fait de pierres, mais par la Chair faite du Pain de Vie et par le Sang fait du Vin qui fait germer les vierges.
IV Jésus rencontre sa Très Sainte Mère

Nous vous adorons, ô Christ, et nous vous bénissons, parce que vous avez racheté le monde par votre sainte Croix.
Aux noces de Cana, quand Marie remarqua la première l'embarras des hôtes et demanda à son divin Fils d'accomplir son premier miracle, il répondit : « Mon heure n'est pas encore venue. » Mais à sa prière il l'anticipa, et changea l'eau en vin.
« Son heure », dit-il, « n'était pas encore venue ». Mais son heure était aussi l'heure de sa Mère, et maintenant elle était venue ! À Cana, il changea l'eau en vin. Sur le chemin du Calvaire, le vin est changé en sang. C'est l'heure solennelle de la consécration, où elle s'unit aux souffrances de son Fils bien-aimé pour sauver le monde du terrible dénuement du péché, du manque du vin rédempteur de l'amour de Dieu. Ce fut l'heure où s'inversa l'idée que le monde se fait de l'amour, car un Fils appelle sa mère à souffrir. Aimer, donc, ce n'est pas avoir : c'est être eu ; c'est se donner soi-même pour un autre. Nul n'a jamais aimé Jésus comme Marie ; c'est pourquoi nul n'a jamais souffert pour Jésus comme Marie.
Priez pour nous, sainte Mère de Dieu, afin que nous soyons rendus dignes des promesses du Christ.
Marie, Mère très chère, en cette heure de votre douleur, que vous payez cher le privilège de votre Immaculée Conception ! Et vous faites plus encore ! Car vos douleurs présentes sont les douleurs de l'enfantement par lesquelles vous devenez la Mère du genre humain, comme à Bethléem vous êtes devenue la Mère de Jésus, votre Premier-né. Vous êtes donc vraiment ma Mère, non par titre de courtoisie, mais par les douleurs de l'enfantement. Apprenez-moi, Mère, à voir que Jésus appelle à la souffrance ceux qu'il aime ; et de même que Jésus garde le meilleur vin de son amour pour l'heure où nous en avons le plus besoin, obtenez qu'il vous garde près de nous quand nous avons le plus besoin de vous : dans toutes les épreuves et les tentations, et particulièrement à l'heure de notre mort.
V Simon de Cyrène aide Jésus à porter sa croix

Nous vous adorons, ô Christ, et nous vous bénissons, parce que vous avez racheté le monde par votre sainte Croix.
Ce n'était pas simplement la mort que les hommes pécheurs voulaient pour Notre-Sauveur ; c'était une mort particulière, sur le signe de contradiction. De peur que l'épuisement et la faiblesse ne les privent de le déployer comme bannière de salut sur la Croix du Calvaire, ils contraignirent Simon de Cyrène à l'aider dans sa tâche. Simon ne vit dans la croix que le fardeau du bois, et non le fardeau des péchés du monde ; aussi fut-il d'abord une aide forcée, un auxiliaire contraint. Mais quelques minutes dans la douce compagnie de Jésus changèrent son regard : l'esclavage devint liberté, la contrainte devint amour, et la réticence, un doux abandon.
Moi aussi, je suis comme Simon en ses premiers instants : je sais des choses sur Jésus, mais je ne connais pas Jésus. J'ai craint d'avoir part à sa Croix, et j'ai donc peu aimé, parce que j'ai peu connu. Trop souvent j'ai voulu commencer par le plaisir, quand c'est par le plaisir que j'aurais dû finir.
Priez pour nous, sainte Mère de Dieu, afin que nous soyons rendus dignes des promesses du Christ.
Donnez-moi, ô Jésus, l'intelligence de ce grand mystère : que la Croix n'effraie que de loin ; que son ombre est vraiment plus terrible que sa réalité ; que ses échardes épouvantent plus que ses poutres ; qu'elle est plus facile à porter tout entière qu'en partie. Vous nous avez dit, cher Sauveur, qu'il faut prendre notre croix chaque jour et Vous suivre. Accordez-moi donc, quand une croix se dressera entre Vous et moi, comme entre Vous et Simon, de me contenter de voir Vos pas et de les suivre comme Simon les a suivis, jusqu'à ce que je sois enfin, pour toujours, un captif qui ne veut plus s'échapper des mains de Votre doux Amour.
VI Véronique essuie le visage de Jésus

Nous vous adorons, ô Christ, et nous vous bénissons, parce que vous avez racheté le monde par votre sainte Croix.
Simon de Cyrène aida Jésus à porter son fardeau, en rappel que l'homme est appelé à la sublime vocation de porter une croix. Mais la femme aussi a son rôle, et en ce jour redoutable Véronique, avec ce regard qui n'appartient qu'à la femme, contempla un visage meurtri, souillé de poussière et de sang, et y vit le Visage même de la Divinité.
Bravant le respect humain, elle approcha un linge de son visage ; et comme pour nous rappeler que la ressemblance entre le Christ et nous est la plus parfaite dans la souffrance et la douleur, le divin Sauveur, en chemin non vers le Thabor mais vers le Calvaire, y laissa l'empreinte de sa face divinement douloureuse.
Priez pour nous, sainte Mère de Dieu, afin que nous soyons rendus dignes des promesses du Christ.
Le jour, ô Seigneur, où je suis né de nouveau de l'eau et de l'Esprit Saint, l'image de Votre Croix fut frappée sur mon âme, et l'inscription de Votre douleur gravée dans mon cœur. Aujourd'hui Vous me demandez : « De qui est l'inscription qui s'y trouve ? » Si elle est de Vous, laissez-moi rendre à Dieu ce qui est à Dieu. Accordez-moi, comme Véronique, de braver tout respect humain pour porter Votre image avec moi, non sur un voile mais sur la table de chair de mon cœur. Donnez-moi aussi la grâce de Vous ressembler assez pour qu'en passant parmi les hommes, ils voient en moi quelque chose de Vous, comme la servante vit en Pierre quelque chose de Vous ; et si ce ne sont pas les marques de Votre Passion, que ce soient au moins les étincelles de Votre Amour !
VII Jésus tombe pour la deuxième fois

Nous vous adorons, ô Christ, et nous vous bénissons, parce que vous avez racheté le monde par votre sainte Croix.
Dans la deuxième tentation sur la montagne, le démon demanda à Notre-Seigneur de s'abandonner tout entier à Dieu sans souci ni pensée de lui-même, en lui disant : « Jette-toi en bas, car les anges te porteront. » Mais le Sauveur répondit : « Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu », rappelant à Satan que Dieu ne nous sauve jamais contre notre volonté, mais seulement quand nous coopérons à sa grâce.
Cette tentation ne venait pas de la chair, mais du monde, qui m'a dit tant de fois : « Jette-toi sur les rochers du péché ; abandonne-toi à Dieu ; Dieu est miséricordieux ; il te portera ; il reste bien du temps pour se repentir ; Dieu prendra soin de toi. » Et bien des fois, moi, à la différence du Maître, j'ai succombé à ces murmures et péché par présomption ; puis j'ai pris une résolution tiède de m'amender, et je suis retombé.
Priez pour nous, sainte Mère de Dieu, afin que nous soyons rendus dignes des promesses du Christ.
Cher Sauveur, par cette deuxième chute Vous avez expié mon amour excessif du monde, et les nombreuses fois où j'ai abusé de Votre miséricorde et de Votre bonté comme d'une excuse pour pécher encore. En Vous relevant, Vous m'avez mérité la grâce de me relever une fois de plus et de poursuivre avec Vous le chemin du Calvaire. Délivrez-moi de l'esprit du monde. Faites-moi voir qu'il ne me sert de rien de gagner le monde entier si je perds mon âme immortelle. Vous m'avez dit que le monde me haïra toujours si je Vous aime ; alors, quand il sera le plus amer dans ses mépris, je demande d'être consolé par le souvenir qu'il Vous a haï avant moi.
VIII Jésus console les femmes de Jérusalem

Nous vous adorons, ô Christ, et nous vous bénissons, parce que vous avez racheté le monde par votre sainte Croix.
De toutes les choses de la terre, celle que nous connaissons le moins est notre propre moi. Nous connaissons les péchés et les défauts des autres mille fois mieux que les nôtres, et nous voyons sans cesse la paille dans l'œil de notre frère, mais non la poutre dans le nôtre. Cette grande vérité, semble-t-il, passa inaperçue sur le chemin du Calvaire. Les pieuses femmes de Jérusalem, qui ne craignaient pourtant pas de déclarer leur fidélité devant des hommes impies, ne voyaient que le Christ souffrant qu'elles aimaient ; elles ne voyaient pas le Christ aimant qui souffrait pour elles. Elles compatissaient à la douleur, mais ne se voyaient pas comme la cause de cette douleur. C'étaient leurs péchés, et les miens aussi, qu'il portait sur lui ; et comme pour graver cette vérité en nous tous, des profondeurs du Sacré-Cœur montèrent ces paroles plaintives : « Ne pleurez pas sur moi ; pleurez sur vous-mêmes. »
Priez pour nous, sainte Mère de Dieu, afin que nous soyons rendus dignes des promesses du Christ.
Ô Jésus, faites-moi voir l'équation personnelle entre mes péchés et le Calvaire. Que je ne pleure pas sur Vous comme si je n'y étais pour rien, mais sur Vous à cause de moi. Faites-moi voir que si j'avais été moins orgueilleux, la couronne d'épines aurait moins percé ; que si j'avais été moins entêté dans ma volonté, la Croix aurait moins pesé ; que si j'avais été moins pécheur, le chemin aurait été bien plus court. Donnez-moi la grâce de pleurer mes péchés ; et puisque la douleur et la joie partagent la même source, qui est la fontaine des larmes, donnez-moi aussi de comprendre que mes douleurs pourront un jour, par Votre Amour, être changées en joie éternelle.
IX Jésus tombe pour la troisième fois

Nous vous adorons, ô Christ, et nous vous bénissons, parce que vous avez racheté le monde par votre sainte Croix.
La troisième tentation sur la montagne fut la tentation, non de la chair ni du monde, mais du démon lui-même, qui demanda à Notre-Seigneur de se prosterner et de l'adorer, en promettant de lui donner tous les royaumes de la terre. Mais Jésus lui dit : « Arrière, Satan ! Car il est écrit : C'est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, et lui seul que tu serviras. »
Il y a eu dans ma vie d'innombrables occasions où j'ai échangé le trésor sans prix de Votre grâce contre le jouet d'un plaisir passager. À la différence du Christ, j'ai cru les mensonges du démon, et troqué l'éternité contre le temps, la paix contre le remords, et la liberté des enfants de Dieu contre le terrible esclavage du péché. Et chaque fois j'ai appris que si Satan promet les plaisirs de son royaume, ce qu'il donne en vérité, c'est son désert stérile de malheur et de douleur.
Priez pour nous, sainte Mère de Dieu, afin que nous soyons rendus dignes des promesses du Christ.
Bien des fois, cher Jésus, je Vous ai promis, après être tombé par la chair et par le monde, de ne plus jamais tomber. Cette troisième chute, cher Jésus, est le témoin que je suis tombé dans les pièges du démon ; mais en Vous relevant, Vous m'avez donné un nouveau gage d'espérance. Vous m'avez appris qu'il y a deux sortes de gens dans le monde : ceux qui tombent et restent à terre, et ceux qui tombent et se relèvent. Par cette troisième chute, Vous m'avez acheté la grâce de me relever encore. Ne me laissez plus jamais tomber. Le démon donnerait le monde pour avoir mon âme ; Vous donnez Votre propre vie pour l'avoir. Alors, cher Jésus, elle doit valoir la peine d'être sauvée ! Aidez-moi à la sauver.
X Jésus est dépouillé de ses vêtements

Nous vous adorons, ô Christ, et nous vous bénissons, parce que vous avez racheté le monde par votre sainte Croix.
La conduite de Dieu envers l'homme a été un continuel débordement de bonté. Le premier débordement fut de donner l'existence aux choses, et ce fut la création ; le second fut le débordement des secrets de son amour, et ce fut la révélation. Enfin l'amour, qui ne connaît pas de limites, s'épuisa lui-même dans l'Incarnation, car ici, dans le langage de Paul, « il s'est anéanti lui-même », il rejeta sa gloire dans l'ombre et prit la forme et la condition de l'homme.
Maintenant, sur la colline du Calvaire, Jésus veut se vider non seulement de sa gloire divine, mais du dernier de ses biens terrestres. Le Vagabond du ciel, qui n'avait pas où reposer la tête, est maintenant dépouillé de ses vêtements, pour qu'à la mort il n'ait rien et donne tout, et soit ainsi entièrement vide.
Priez pour nous, sainte Mère de Dieu, afin que nous soyons rendus dignes des promesses du Christ.
Mais, Jésus, l'amour est réciproque, et tout vide appelle une plénitude. Si Vous Vous êtes vidé en nous donnant la vie divine, n'était-ce pas pour que j'en sois rempli ? Accordez-moi donc, cher Jésus, d'être vidé d'égoïsme et rempli de Votre charité ; vidé de péchés et rempli de Votre grâce ; vidé des choses de la terre et rempli de celles du ciel. Dépouillez-moi des vêtements du monde et revêtez-moi de la robe blanche du baptême, pour que par la pauvreté des choses terrestres je devienne riche. Fortifiez-moi pour que je paie Votre vie de dépouillement par mon amour du sacrifice, en achevant dans mon corps ce qui manque à Votre Passion, ô Christ !
XI Jésus est cloué à la croix

Nous vous adorons, ô Christ, et nous vous bénissons, parce que vous avez racheté le monde par votre sainte Croix.
Notre-Seigneur monte en chaire pour la dernière fois. Cette fois, ce n'est ni la barque de Pierre ni les collines de Galilée, mais la chaire de la Croix qui, comme les paroles qu'il va prononcer, restera éloquente quand le temps ne sera plus. Le Prédicateur est le Verbe de Dieu ; l'assemblée est faite des soldats qui jouent ses vêtements aux dés ; des incrédules, dont les bouches sont des cratères de haine et des volcans de blasphème ; et des fidèles, Marie, Madeleine et Jean : l'innocence, la pénitence et le sacerdoce, les trois types d'âmes qui se trouveront à jamais au pied de la chaire de la Croix. Le sermon, ce sont les Sept Dernières Paroles, paroles d'amour et de pardon ; d'abord aux ennemis : « Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font » ; puis aux pécheurs : « Aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis » ; puis aux saints : « Mère, voici ton fils. »
Priez pour nous, sainte Mère de Dieu, afin que nous soyons rendus dignes des promesses du Christ.
Cher Jésus, en écoutant Votre sermon, qui révèle Votre soif immense d'amour, je commence à découvrir ce qu'est vraiment l'amour, et combien de fois je l'ai crucifié : Vos mains, si souvent levées pour me bénir, je les ai clouées ; Vos pieds, qui m'ont si souvent cherché sur les chemins tortueux du péché, je les ai percés de fer ; Vos lèvres, qui m'ont si souvent rappelé des sentiers du mal, je les ai couvertes de poussière et de brûlures. Et maintenant j'entends Votre parole d'amour qui pardonne, et je commence à comprendre que lorsque j'ai transpercé Votre cœur, c'est le mien que je tuais. Vers Votre Croix je reviens maintenant, calice de toutes les misères communes et espérance des pécheurs sans recours. Que je retienne pour toujours, à son ombre, cette leçon : qu'il ne faut pas beaucoup de temps pour faire de moi un saint, mais seulement beaucoup d'amour ; et que si je n'avais jamais péché, ô Jésus, je ne pourrais jamais Vous appeler « Sauveur ».
XII Jésus meurt sur la croix

Nous vous adorons, ô Christ, et nous vous bénissons, parce que vous avez racheté le monde par votre sainte Croix.
Le grand bûcher de la souffrance se consume peu à peu, et le sang de l'Homme-Dieu sèche sur la Croix en témoignage de son départ. Ses vêtements sont légués à ses bourreaux, son sang à la terre, son corps au tombeau, sa Mère à Jean et son âme à son Père céleste. La dernière parole de son testament achevée, il incline la tête et meurt. Son esprit descend aux limbes, et son escorte est un larron. Tout est consommé. Dieu a eu sa revanche. Trois choses ont coopéré à notre chute : l'homme désobéissant, Adam ; la femme orgueilleuse, Ève ; et l'arbre. Notre Rédempteur emploie les trois mêmes pour nous relever à la vie divine : l'Homme obéissant, le Christ ; l'humble Ève nouvelle, Marie ; et l'arbre, qui est l'arbre de la Croix. Mais le triomphe ne paraît pas encore, car du groupe qui entoure la Croix monte le cri de leur victoire d'un instant : « Il en a sauvé d'autres ; il ne peut se sauver lui-même. »
Priez pour nous, sainte Mère de Dieu, afin que nous soyons rendus dignes des promesses du Christ.
Ô Jésus, bien sûr que Vous ne le pouvez pas ! Nul ne peut se sauver lui-même s'il doit en sauver un autre. Votre faiblesse n'est pas impuissance, mais obéissance à une loi qui est la loi du sacrifice. Les feuilles ne peuvent se sauver elles-mêmes si elles doivent faire éclore la verdure, ni le gland se sauver lui-même s'il doit faire jaillir le chêne. Et Vous non plus, ô Jésus, Vous ne pouvez Vous sauver Vous-même si Vous nous sauvez vraiment du péché. Accordez-moi un amour constant et éternel de Votre Rédemption ; et tant que je suis sur la terre, faites-moi voir qu'il n'existe pas de moyen de contourner la Croix : ses bras étendus ne me le permettent pas. Accordez-moi, comme Vous, de perdre ma vie pour le temps, et ainsi, par le plus étrange des étranges paradoxes, de la sauver pour l'éternité.
XIII Jésus est descendu de la croix et remis à sa Mère

Nous vous adorons, ô Christ, et nous vous bénissons, parce que vous avez racheté le monde par votre sainte Croix.
Le Fils prodigue est revenu, car Jésus n'est-il pas le prodigue ? Il y a trente-trois ans, il a quitté la maison céleste de son Père et il est parti pour le pays étranger de ce monde, se dépensant et se laissant dépenser, enseignant les hommes, ouvrant les yeux aveugles à la lumière du soleil de Dieu, ouvrant les oreilles sourdes à la musique de la voix humaine. Et maintenant, le Prodigue du ciel a dissipé la substance de son corps et de son sang parmi les pécheurs, et tout dépensé, épuisé, il est déposé dans les bras de sa Très Sainte Mère, qui un instant croit que Bethléem est revenu.
Priez pour nous, sainte Mère de Dieu, afin que nous soyons rendus dignes des promesses du Christ.
Oh non, Marie ! Bethléem n'est pas revenu ! Ces mains qui s'accrochaient jadis aux présents des Mages sont charpentées de clous ; ce front d'enfant où la majesté avait dressé son trône porte maintenant une couronne d'épines ; les pieds d'enfant qui jadis ne pouvaient marcher parce qu'ils ne pouvaient porter le poids de la Toute-Puissance divine ne peuvent plus marcher parce qu'ils sont percés de clous. Quelqu'un, Marie, s'est interposé entre Bethléem et cette heure. Ce n'est pas Bethléem qui revient ! C'est le Calvaire ! Et ce qui s'est interposé, ce sont mes péchés. Ô Marie, intercédez pour moi auprès de votre Fils. Laissez-moi retirer de votre cœur vos sept glaives. Mère de Dieu, laissez-moi être votre prodigue !
XIV Jésus est mis au tombeau

Nous vous adorons, ô Christ, et nous vous bénissons, parce que vous avez racheté le monde par votre sainte Croix.
D'ordinaire, le monde consent à accorder au moins une double hospitalité : un lieu pour naître et un lieu pour mourir. Mais l'une et l'autre, il les refusa à Celui qui est le Maître de la vie et de la mort. Pour naître, on lui donna une grotte sous le sol du monde ; pour mourir, on lui donna le lit de la Croix ; pour oreiller, une couronne d'épines ; et de peur que les mains et les pieds n'en glissent, on les y fixa avec des clous. Ainsi la gloire de sa naissance fut cachée dans la plus petite des villes d'Israël, et l'ignominie de sa mort dans la plus grande de toutes. Né dans la grotte d'un étranger, enseveli dans le tombeau d'un étranger, le Christ déclare au monde que la naissance humaine et la mort humaine lui étaient également étrangères ; mais à qui la naissance et la mort terrestres peuvent-elles être étrangères, sinon à Dieu ?
Priez pour nous, sainte Mère de Dieu, afin que nous soyons rendus dignes des promesses du Christ.
Doux Jésus, maintenant je comprends, tandis qu'on Vous dépose au sépulcre, que la loi de la vie est la loi de la mort ; que rien ne naît sans que quelque chose meure, et que rien ne meurt sans que quelque chose vive. Votre vie m'a appris que s'il n'y a pas de Croix, il n'y aura jamais de tombeau vide ; que s'il n'y a pas de couronne d'épines, il n'y aura jamais d'auréole de lumière ; et que s'il n'y a pas de corps flagellé, il n'y aura jamais de corps glorifié. Ayant devant moi la joie de Votre résurrection, donnez-moi la force d'endurer la Croix et d'avoir part à la communion de Vos souffrances, jusqu'à cet autre jour de résurrection où, dans la Jérusalem céleste, les larmes seront essuyées, et où Votre amour, qui est Dieu, régnera dans les siècles des siècles. Amen.
Prière après le Chemin de Croix
Offerte aux intentions du Saint-Père, Vicaire de Jésus-Christ.
Cher Jésus, Vous êtes le Verbe de Dieu, et le Verbe de Dieu, Vous nous l'avez dit, est une semence qui ne porte la vie qu'à condition de tomber en terre. Semence de la vie éternelle, Vous êtes tombé en terre par Votre mort le Vendredi saint, mais Vous Vous êtes relevé glorieusement à Votre vie nouvelle le dimanche de Pâques. Ainsi nous avez-Vous appris que vivre en chrétien, c'est mourir au monde dans un Calvaire de temps, en prélude à une Pâque éternelle au ciel. Accordez-moi qu'en ce jour où Vous viendrez sur les nuées du ciel juger les vivants et les morts, portant Votre Croix comme signe de triomphe et Vos plaies comme gages d'amour, je puisse Vous montrer ma croix et mes plaies, et mériter d'entendre de Vos propres lèvres : « Venez, les bénis de mon Père, dans le Royaume préparé pour vous depuis toute éternité. » Amen.
Le Chemin de Croix a été prêché par le Père Fulton J. Sheen le 20 mars 1932 et publié la même année par le National Council of Catholic Men, Washington, DC. Imprimatur : Mgr John Francis Noll, D.D., diocèse de Fort Wayne, Pâques 1932. La présente version française est une traduction fidèle et intégrale de ce texte, préparée par Via JMJ.